
Chœur des Aras
Par Carlos Andrés Paniagua Delgado · Colombie, Medellín · Ara rouge (Ara macao)
« Rina s'est échappée, Rina s'est échappée ! » criaient les ouvriers de la ferme. Je vis mes oncles sortir en courant, arrachant leur chemise, en direction des travailleurs qui couraient en criant que l'ara s'était échappée. Mon grand-père avait acheté Rina quelques années plus tôt. Quand il l'amena vivre à la ferme où il habitait avec ma grand-mère et mes oncles, ce fut une sensation. Non seulement c'était un animal splendide, aux couleurs du drapeau plus vives et brillantes qu'on puisse imaginer, mais Rina parlait ! Il est courant que les perroquets parlent, mais c'est plus rare chez les aras. On prépara pour cet animal bavard une belle grande cage, avec du grillage métallique et un toit de zinc, très spacieuse, installée dehors, dans un coin du jardin de devant, tout près de la maison principale.
Les premiers jours, Rina appelait Julia et Pachito (deux noms inconnus pour notre famille). Les adultes conclurent qu'il devait s'agir de ses anciens propriétaires. Rina les appelait et leur réclamait du pain, riait et conversait dans sa belle cage neuve ; elle semblait particulièrement apprécier la pluie, car elle faisait alors grand tapage, chantait et riait. Peu à peu, elle cessa d'appeler Julia et Pachito, et apprit les noms de ma grand-mère et de mon grand-père, grâce au dévouement de ma grand-mère, qui la gâtait de petits gâteaux et de fruits chaque jour et passait des heures à lui parler, jusqu'à ce qu'elle reconnaisse chaque membre de notre nombreuse famille.
Chaque fois que nous arrivions en vacances à la ferme, Rina nous reconnaissait et appelait chacun par son nom ; les enfants de la famille s'amusaient beaucoup à bavarder avec l'animal. C'était un véritable prodige d'intelligence et de beauté. Au retour des vacances, notre maison se remplissait de vases ornés de plumes colorées et brillantes que ma grand-mère ramassait chaque fois qu'elles tombaient à Rina, pour décorer la ferme et les offrir aux petits-enfants. Il y eut toujours des plumes d'ara dans mon foyer ces années-là, et c'était quelque chose de tout à fait ordinaire. Rina était aussi chère que Pecas et Carola, les petits chiens de la ferme, sauf que Pecas et Carola n'appelèrent jamais personne par son nom ; Rina, si.
De nombreuses années passèrent et l'ara était comme un membre de la famille, toujours dans sa cage de grillage. « Elles vivent jusqu'à quatre-vingts ans », entendis-je dire un jour à quelqu'un ; je n'ai jamais su si c'était vraiment vrai. Mais Pecas et Carola vécurent et moururent, puis arriva Pitufina, une petite chienne bâtarde, maigre et menue ; elle aussi vécut et mourut, et Rina était toujours là, dans sa cage.
Un jour ordinaire, pendant des vacances, je jouais avec mes frères et sœurs sur une colline près de l'entrée de la ferme quand nous entendîmes le scandale : Rina s'était échappée. Du haut de la colline, nous aperçûmes mes oncles courir en faisant tournoyer leur chemise vers le ciel, et les ouvriers derrière eux, dans une scène désopilante, tandis qu'au-dessus de leurs têtes nous vîmes le magnifique animal voler avec sa très longue queue et ses ailes déployées. C'était en réalité une vue magnifique, car nous étions plus haut qu'elle, et je me souviens avoir pensé que c'était un ara inconnu, pas Rina, car depuis tout petit je l'avais toujours vue dans sa cage, perchée, parfois les ailes déployées, mais jamais en vol. Cela aurait été quelque chose de beau si nous n'y avions pas été attachés comme à un animal domestique ; l'idée qu'elle se soit enfuie me causait angoisse et confusion à ce moment-là. Elle continua de voler jusqu'à disparaître dans la végétation et la forêt au-delà des limites de la ferme.
Pendant des heures, les recherches furent infructueuses, et à la maison ma grand-mère allumait des petites bougies devant ses saints pour la retrouver. Après tant d'années en captivité, on craignait que la pauvre ne puisse pas survivre dans la nature. Vers le coucher du soleil, tandis que ma grand-mère et les petits-enfants récitions le rosaire, en partie parce que c'était la tradition de le faire tous les jours à six heures et en partie pour demander qu'on retrouve Rina, mes oncles arrivèrent triomphants. Je compris enfin pourquoi ils s'étaient débarrassés de leurs chemises : l'oncle Rafa portait l'ara soigneusement enveloppée dans la sienne. Rina ne semblait ni blessée ni apeurée, mais elle avait de grandes serres et un bec très puissant ; il valait mieux la tenir enveloppée, autant pour son bien que pour celui de mon oncle, de peur qu'il ne soit mordu, car mon grand-père disait que, si l'on n'était pas prudent, elle pouvait arracher un doigt d'un coup de bec. L'ara retourna rapidement dans sa cage, appelant avec angoisse mamá Ketty, récitant des versets du rosaire, qu'elle connaissait aussi par cœur.
Quand mon grand-père eut un accident dans la caféière de la ferme et dut être opéré du bras avec pose d'une plaque, la famille décida que le mieux pour sa convalescence était de vendre la ferme et de retourner vivre en ville. C'est ainsi que Rina vint habiter à Medellín. La maison familiale avait une grande cour, dans laquelle on lui construisit une cage tout aussi grande et spacieuse que celle de la ferme ; mais, à la différence de celle-là, où elle avait vue sur la forêt et la nature des quatre côtés, ici la cage fut faite de mur à mur, si bien qu'elle ne voyait que le devant de la cour et la fenêtre intérieure de la chambre de mes grands-parents. Plus d'arbres, ni de fleurs de jardin, ni d'oiseaux sauvages, ni de nuages, ni de forêt pour Rina.
D'autres années passèrent ainsi, et Rina vivait dans la cour, toujours aussi bavarde et espiègle, car elle aimait rire et chanter, et continuait à reconnaître tous les membres de la maison et à les appeler par leur nom. Quand nous rentrions du collège, Rina nous appelait chacun par notre prénom et nous allions la saluer. Nous lui apportions des mangues et de la papaye, et nous riions quand elle grondait mes oncles en imitant presque à la perfection la voix de ma grand-mère, à qui elle avait appris non seulement à prier, mais aussi à faire la leçon.
C'est pourquoi ce fut si étrange quand, un jour ordinaire, mon grand-père me demanda à moi, en tant que petit-fils aîné (mes oncles avaient déjà leur propre vie et étaient partis de la maison), de l'aider pour quelque chose. Il me donna une vieille couverture et me dit de l'aider à sortir Rina. Devant ma perplexité, il m'expliqua qu'il allait la donner au zoo. Ma grand-mère, ma mère et mes tantes protestaient et criaient que c'était impossible, qu'il était devenu fou, pourquoi cette folie avait-elle pris grand-père, comment pouvait-il avoir l'idée de donner la pauvre Rina après tant d'années ; mais rien ne faisait changer mon grand-père d'avis. J'obéis davantage par peur d'être puni que par compréhension de ses justifications. Les plaintes et les cris se muèrent en pleurs et en supplications, mais tandis que nous sortions l'ara de sa cage, mon grand-père répétait seulement que le pauvre animal était bien à l'étroit dans cette cage, que ce n'était pas juste pour elle de vivre là, qu'elle serait mieux dans un zoo… Rien de tout cela n'effaçait ce sentiment de confusion et d'impuissance. Comment mon grand-père pouvait-il faire cela à un animal chéri depuis tant d'années ?
Avec beaucoup d'appréhension, j'aidai à envelopper la pauvre Rina dans la couverture. Elle, bien que docile, se débattait de temps en temps et lançait un coup de bec, mais, chose surprenante, pendant le trajet en voiture vers le zoo, elle était très calme et me laissait même caresser les petites plumes de sa tête. Je m'efforçais de retenir mes larmes, car, selon mon grand-père, les hommes ne pleurent pas, mais c'était vraiment comme un adieu définitif. J'avais une grande affection pour l'ara et je ne me rappelais plus comment c'était de vivre dans une maison sans elle : sans son vacarme du matin, qui réveillait tout le monde avec plus d'efficacité qu'un réveil ; sans ses litanies et ses prières à six heures du soir ; sans la joie que lui donnait la pluie ; mais je me souvenais des cris de frayeur qu'elle poussait quand le tonnerre grondait : « ¡Santa Bárbara bendita, protégenos de todo mal ! », disait-elle chaque fois qu'elle entendait la foudre.
Quand nous arrivâmes au zoo, mon grand-père marchait devant et je portais avec soin la précieuse charge, au milieu d'une grande consternation. Mon grand-père parla à quelqu'un à l'entrée du zoo et on nous fit entrer dans un bureau où un homme nous reçut aimablement et, face à l'offre de don de mon grand-père, demanda les raisons tandis que je lui remettais l'ara enveloppée. L'homme l'examina attentivement ; son habileté à manipuler ce type d'animaux se voyait clairement. Il la tenait fermement, sans peur, mais sans brutalité ; il lui étendit les ailes avec délicatesse et l'examina soigneusement sous toutes les coutures, tandis que mon grand-père lui expliquait qu'elle vivait dans une cage étroite et n'avait presque pas de soleil. Je faillis éclater de rire de soulagement (mais me retins) quand le vétérinaire dit à mon grand-père que c'était justement pour ça qu'elle avait les plumes si belles et brillantes : parce que le soleil décolore les plumes. Je me souviens avoir pensé : « Voilà, cet homme ne va pas accepter la perruche », et j'éprouvai un certain soulagement qui, pourtant, ne dura guère. Face à l'insistance de mon grand-père, le vétérinaire lui dit qu'il allait l'accepter, mais qu'il ne pouvait pas la mettre avec les autres aras (qui, soit dit en passant, ne vivaient pas en cage dans ce zoo, mais très à l'aise dans les arbres autour d'un petit lac artificiel), car elle était étrangère et l'introduire brusquement risquait de faire en sorte que les autres aras ne l'acceptent pas et l'attaquent, voire la tuent. À mes treize ans, je demandai avec inquiétude au vétérinaire si elle serait vraiment mieux là-bas que chez elle, avec sa famille, et il me dit que oui, qu'elle allait se retrouver avec d'autres de son espèce, mais qu'elle devait d'abord passer par une quarantaine, qu'il ne pouvait pas la laisser « en liberté » d'emblée comme les autres aras qui étaient déjà habituées à vivre librement. Curieux, je continuais à poser des questions, avec toujours en tête le souvenir du jour où Rina s'était échappée à la ferme : comment faisaient-ils pour que les aras du zoo ne s'envolent pas si elles n'étaient pas en cage ? Il m'expliqua qu'elles reconnaissaient leur territoire, qu'elles volaient même dans les environs de la ville puis revenaient au zoo, car c'était leur foyer ; que Rina serait en cage pendant un certain temps et qu'il l'introduirait progressivement auprès des autres aras jusqu'à ce qu'elles s'habituent à elle et qu'on puisse la libérer. Je racontais au vétérinaire que Rina parlait, qu'elle nous reconnaissait tous à la maison, qu'elle priait… Le vétérinaire ne sembla pas surpris ; il dit qu'elles étaient très intelligentes, que ce n'était pas très courant que les aras parlent, mais que ce n'était pas impossible non plus ; ce qui m'attrista le plus, cependant, fut qu'il me dit qu'une fois intégrée à la vie du zoo et en contact avec d'autres aras, elle oublierait vite de parler. Le cœur brisé et une rancœur secrète envers mon grand-père, car je ne comprenais pas ses raisons soudaines de se défaire de l'animal chéri, nous rentrâmes à la maison. Dans la voiture, je remarquai que mon grand-père était triste, ce qui était extrêmement rare chez quelqu'un qui n'aimait pas montrer ses émotions, ni l'affection ni la douleur, en public. « C'est ce qu'il y a de mieux pour elle ; elle sera bien ici », fut la seule chose qu'il me dit pendant tout le trajet.
Quand j'avais vingt-trois ans, le professeur de Dessin I de la Faculté des Arts de l'Université d'Antioquia nous annonça que nous allions faire une sortie pédagogique au zoo pour apprendre à dessiner les animaux dans leur environnement. Je n'y étais pas retourné depuis le jour où nous y avions amené Rina. Sur le moment, je ne pensais même pas à elle : je pensais seulement au partiel de dessin et à comment diable nous dessinerions des animaux qui ne restent pas immobiles à poser pour l'artiste.
Quand nous arrivâmes au zoo, le groupe d'étudiants se dispersa et je restai avec deux amies, à chercher les animaux les plus tranquilles pour tenter de les dessiner, malgré l'insistance de notre professeur, qui nous demandait non pas de chercher l'immobilité, mais au contraire des animaux actifs pour capturer leur « geste », comme il l'appelait. Quand nous eûmes fini de dessiner (j'avais pour ma part dessiné un petit félin qui ne resta jamais tranquille), je partis avec mes amies parcourir le zoo. En arrivant au petit lac entouré d'arbres, je vis une nuée d'aras, magnifiques, libres, adaptées à la vie dans leur oasis au milieu
Analyses et réflexions de Fundación Loros
L'histoire de Rina montre que les meilleures intentions peuvent se trouver prises au piège des cages, mais aussi qu'il n'est jamais trop tard pour chercher sa véritable communauté. Pendant des années, elle a vécu aux côtés d'humains qui l'aimaient, apprenaient ses noms et célébraient son ingéniosité. Pourtant, rien ne put remplacer le nid de sa propre espèce.
Quand elle arriva enfin au zoo, son destin prit une teinte plus porteuse d'espoir : elle ne partageait plus sa captivité avec des chiens et des personnes, mais avec d'autres aras. Cette cage proche du lac se transforma en cour de récréation collective, où ses cris trouvaient une réponse et ses chants se mêlaient à un chœur vivant. Si elle était restée seule, son intelligence et sa vitalité se seraient étiolées dans la solitude ; en retrouvant ses semblables, elle recouvra au moins un aperçu de sa vie naturelle.
Il est intéressant de constater que beaucoup d'aras en captivité « parlent » parce qu'ils reçoivent sourires et applaudissements chaque fois qu'ils imitent des mots humains. Ce renforcement les pousse à répéter des sons pour entrer en contact avec nous. Mais en pleine liberté, ils cessent peu à peu de « parler » : ils n'en ont plus besoin, car ils communiquent par des appels plus subtils, des gestes et des vols synchronisés.
Cependant, toutes les aras ne peuvent pas retrouver cet état idéal de liberté totale. Le retour en forêt comporte des risques — prédateurs, incapacité à trouver de la nourriture ou méconnaissance du territoire — et les oiseaux ne disposent pas toujours des bases ni de l'entraînement nécessaires pour survivre.
Rina ne retrouva jamais la forêt, mais elle trouva une compagnie authentique : elle apprit à voler en groupe, à partager les branches et à tisser des liens avec d'autres aras. Son parcours nous rappelle que, lorsqu'on prend soin d'un oiseau sauvage, le plus précieux n'est pas d'éviter la solitude humaine, mais de lui garantir l'étreinte de sa propre communauté. Car, au fond, un perroquet au milieu des siens chante plus fort que n'importe quelle cage dorée.
